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Algérie : L’Emeutier et nous
Par Kaddour Chouicha
mardi 8 juillet 2008, par Rédaction Journal3

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Ayant lu l’analyse parue dans votre quotidien le mercredi 28 mai 2008, sous le titre « l’intellectuel et l’émeutier », et suivant comme tous les Algériens ce qui se passe, en l’ocurrence ici la récurrence des émeutes, je voudrais donner mon point de vue en espérant pouvoir être publié.

Non pas que je me considère comme intellectuel, mais pensant avoir acquis un minimum d’instruction allié à une expérience de plus d’une décennie dans le milieu des associations de quartiers et des organisations syndicales, pour me permettre de répondre à ce qui semble être une interpellation.

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Caricature de K. Chouicha
Caricature publiée sur le site du CNES après l’acquittement de sept enseignants syndicalistes de l’Université de Béjaïa (centre nord de l’Algérie)

Je partagerais cette contribution en deux parties, une première qui sera consacrée à ce phénomène qu’est l’émeute (j’avais commencé cet écrit lors des événements qui se sont déroulés à Gdyel (Algérie), mais la récurrence du phénomène avait imposé un temps d’arrêt) et une deuxième partie consacrée au silence, tout relatif, de nos compatriotes.

Plaidoyer pour l’émeute

Sans faire dans le collectionneur d’explications sociologiques comme dirait votre chroniqueur du jeudi, il me semble que si le terme d’émeutier a toujours eu une connotation barbare, surtout chez ceux qu’arrange ce même système ou même chez ceux qui « comprennent » les jeunes mais ne sont pas d’accord avec leur comportement et leur méthode (le fait de pratiquer la politique de la terre brûlée), il serait bon de rappeler que tout comportement social est le produit d’un vécu qui, s’il est amer (et il l’est sûrement pour la jeunesse algérienne contrairement aux chiffres surréalistes des différents ministres et autres chargés de la bonne parole) ne peut qu’engendrer ce type de réaction qui est le signe que la jeunesse algérienne veut vivre autrement et utilise les seules armes et moyens qu’elle possède, armée qu’elle est de sa seule colère. L’émeute est un fait social qui est là, qui, malgré les manipulations, n’a besoin ni d’encouragement ni de condamnation elle doit être prise pour ce qu’elle est, à savoir la manifestation clinique d’un mal qui ronge la société.

L’émeute n’est pas un phénomène isolé, car cela fait bien longtemps que la jeunesse Algérie voit l’horizon bouché et a trouvé d’abord dans toutes les substances euphorisantes une échappée (avec toutes les conséquences que cela implique). Les comportements que l’on peut désigner de déviants par rapport à une normalité toute relative sont une réponse à un vécu sombre et prennent des formes différentes, mais partagent le fait de contenir la violence subie tout au long d’une jeunesse qui se devait d’être insouciante mais que le mode de gestion a rendue pénible, amère et fondamentalement malheureuse, cette violence peut s’exercer contre soi-même comme elle peut s’exercer contre d’autres et dans ce cas, lorsqu’elle devient collective elle se nomme émeute.

On peut, bien sûr, condamner en gros (discours officiel), comme on peut faire dans l’analyse fine en séparant ceux qui ont réagi parce qu’ils ont subi une injustice et les autres, ceux qui profitent. Ce deuxième type de réaction, outre le fait qu’il s’adosse à celui officiel, implique qu’il faut départager les jeunes entre ceux qui ont été poussés par une condition qui leur a été faite (se faire gifler publiquement par des agents de la sûreté, se faire chasser avec aucune motivation d’ordre socio-économique et dont le cas relèverait du pathologique, mais alors, il faudrait soit interner la majorité de la jeunesse algérienne dans des asiles, soit augmenter par cent la capacité des prisons algériennes ou, plus scientifique, attendre que l’on découvre le gène de casseur pour traiter la population.

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Photomontage.
Photomontage publié sur le site de CNES-USTO

Faut-il vraiment attendre que des études soient faites pour saisir le sort qui est fait à la population en général et à la jeunesse déshéritée en particulier. Qui parmi nous n’a pas été traversé, au moins pendant quelques centièmes de secondes, par l’idée d’utiliser la violence devant un arbitraire total et sans possibilité de recours.

Ce que doit être notre comportement est de condamner le mode de gestion et les conditions qui fabriquent l’émeute et l’émeutier ainsi que la tentative de criminaliser un nombre de plus en plus important de jeunes.

Lors d’une simple recherche sur la définition du mot émeute (ENCARTA 2006), la première référence est celle de la révolution française (comment l’émeute précède la révolution), alors que la deuxième référence nous ramène à un espace et à une histoire connus puisque le titre est « émeutes de Sétif et radicalisation indépendantiste », alors que la troisième référence indique « soulèvement populaire généralement spontané ». Ce qui implique que l’émeute lorsqu’elle se déploie (quel que soit l’espace socio-économique et culturel doit être perçue comme un refus total des conditions de vie de la population. Faut-il alors traiter de canailles, comme le fait votre chroniqueur du jeudi, ceux que l’armée française a punis pour avoir été partisans de la violence lors des émeutes de 1945 ou, pour répondre à ceux qui espèrent nous faire taire avec la particularité du contexte (colonisation française et nationalisme comme si la dictature est douce lorsqu’elle partage le même passeport), les gamins d’octobre 1988.

D’ailleurs, je pense que cela n’est rien par rapport à l’émeute lorsqu’elle se répandra aux moins jeunes, le même chroniqueur du jeudi indique bien que c’est la génération qui n’a rien à voir avec la fracture des années 90 qui est en scène, celle de ces mêmes années est sortie brisée, laminée par la violence mais les problèmes sont là et il leur faut une solution. Quand cette même génération fera appel à la violence (elle le fait déjà mais en petit groupe organisé en versant dans le criminel) faudra-t-il toujours la traiter de canaille ?

Cela dit, sans ignorer le fait que toute personne confrontée à la violence lors d’une émeute ne peut que se sentir elle-même victime et même vouloir se venger (ce qui explique, sans excuser le comportement des agents des divers services de la sûreté lors de l’arrestation et l’emmprisonnement des jeunes), mais il faut dépasser le cadre anecdotique ou individuel pour comprendre que la condamnation ou la réprobation ne servent à rien car ce qui est en cause, à travers l’émeute, peut se résumer à la question du pouvoir de la démocratisation et de la répartition des richesses en Algérie. C’est la forme que revêtent ces dernières qui fabrique l’émeutier, le jeune ne devient émeutier qu’à son corps défendant.

Si l’émeute, qui est actuellement la seule réalité de contestation (brute, inorganisée etc...) en dehors des quelques associaitons, ligues, organisations syndicales et partis encore fidèles à leurs principes, que faut-il faire dans ce pays car, lorsque nos compatriotes s’organisent pacifiquement, c’est la violence nue qui s’abat (regardez comment traite-t-on les rassemblements initiés par les différentes organisations syndicales), faut-il se mépriser soi-même, de mépriser son peuple pour donner la moindre valeur aux déclarations et justifications officielles qui cherchent, à travers les interventions des uns et des autres, une condamnation des émeutes pour préparer le terrain à leur criminalisation.

D’ailleurs, sur ce point, il est tout a fait déplacé d’entendre le ministre de l’Intérieur parler de complot pour diviser les Algériens lors des événements de Berriane (Sud de l’Algérie). N’a-t-il pas entendu le RCD parler de l’attitude de l’ex-wali de Chlef [1](toujours wali) qui s’étonnait de voir le représentant des associations concernées par le problème du préfabriqué rejoindre un parti des Kabyles et cela, bien avant le déclenchement des émeutes de Chlef (Algérie) pour le même problème.

La mémoire nous fait-elle tellement défaut pour oublier Massinissa le jeune lycéen tué lors des événements de Kabylie qui, faut-il le rappeler, a été traité de voyou dans un premier temps, pour assimiler tous les jeunes à des voyous et permettre sinon expliquer leur répression dans un deuxième temps.

A défaut d’accompagner la jeunesse dans son mouvement (quand on connaît le refus du pouvoir devant toute structuration qui aspire à être un contre-pouvoir), il me semble que le minimum serait que tous ceux qui aspirent à un changement réel (individus, partis, syndicats, ligue des Droits de l’Homme) font de la libération des émeutiers un leitmotiv, car nous demandons d’abord et avant tout, que les conditions de l’émeute ne soient plus réunies, ce qui passe par une gestion juste et démocratique qui est loin de celle que nous vivons.

Les familles de ceux condamnés pour émeutes doivent se regrouper en comité pour la libération et ceux qui veulent le changement doivent les rejoindre, une partie de l’élite (la plus consciente) doit mettre une partie de son temps et de ses compétences au service de ce genre de comité, pour éviter la marginalisation sinon la criminalisation d’un nombre de plus en plus important de jeunes Algériens.

D’ailleurs, il est surprenant que le début du mandat de l’actuel président commencé avec l’assertion qu’ »octobre 88 n’est qu’un chahut de gamin » pour, semble-t-il, voir la « contestation d’autres gamins » être présente au moment du débat feutré sur la continuation ou non de son mandat.

Le silence des intellectuels, sa signification et ses causes

Je voudrais parler de ce qui, chez l’auteur de l’analyse citée, paraît être un silence de ceux qui peuvent, par la réflexion, l’analyse et l’écrit, apporter un éclairage.

Ce silence me paraît être tout relatif et ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, la lecture fréquente des quotidiens montrent la préoccupation d’un nombre de plus en plus important de personnes devant l’impasse que traverse le pays (ne fait-il que la traverser ?) même si quelquefois, ce sont d’autres événements (phénomène des harraga et des haggara, suicide chez les jeunes, montée de la violence) qui sont à l’origine des écrits. Autant de phénomènes que l’on aurait tort de traiter à part, car relevant tous de l’absence de perspective, de désespoir généré par un régime que l’on dit sourd. Autant d’avis et d’analyses qui ne traitent pas seulement de tel ou tel comportement mais des causes qui tous relèvent du mode de gestion politique.

En deuxième lieu, il faut souligner que le confinement de la société a pour corollaire celui de l’espace médiatique, en particulier celui de la presse écrite, car les médias lourds ne sont plus au service de la société depuis bien longtemps.

Il faudrait parler de l’évolution de la presse écrite, du plan de domestication qui la vise en faisant pression sur les anciens organes pour qu’ils s’adaptent, graduellement mais sûrement, au nouveau code de conduite.

C’est-à-dire ne pas froisser ni fâcher ceux qui peuvent vous traduire en justice pour diffamation, pour non paiement des factures et qui peuvent vous réduire le budget relevant de la publicité, quand ce n’est pas à des actions plus radicales (femeture simple de journaux). Cet étau est parachevé parallèlement par la création (avec quel argent ?) d’un grand nombre de titres ayant pour objectif de noyer les anciens organes. Cette politique de gestion musclée n’est pas sans limiter la liberté de ton des journalistes eux-mêmes et de ceux qui peuvent intervenir. Il est d’ailleurs significatif, que l’initiative prise par certains de nos compatriotes (la pétition contre le troisième mandat et l’application de la Constitution), qui concerne de près la vie politique sans que ce soit strictement partisan, ait été tue par un grand nombre d’organes.Aussi, participer à des débats qui restent limités à tel ou tel phénomène (qui devient harrag ou délinquant ou casseur, faut-il les défendre ou les condamner, quelle mesure technique ou sécuritaire adopter pour s’en prémunir) laisse la question entière et laisse croire qu’il y a effectivement débat libre alors en fait que cela se ramène à la participation à un mensonge social comme dirait, notre ami Mebtoul Mohamed.

En troisième lieu, la peur pour sa vie, ses intérêts (même insignifiants) qui s’est installée au sein d’une partie des intellectuels quand ce n’est pas, comme le dit si bien notre ami Mebtoul dans une de ses contributions, la posture de commis d’Etat qui s’enracine dans cette époque d’individualisme effréné.

Peut-être aussi que beaucoup savent que « celui qui ne veut pas entendre est sourd » et qu’il ne sert à rien d’expliquer, alors que ceux qui gèrent ce pays n’ont que faire de cette explication.

Il me paraît de plus en plus surprenant d’y trouver des « leçons et messages » en direction des « décideurs » dans le genre « il faut faire quelque chose car cela ira de plus en plus mal », comme si l’émeute en elle-même répétée dans le temps et l’espace n’était pas un signe clair que rien n’allait bien, comme si l’on pouvait encore espérer de ces mêmes décideurs une autre politique et un autre mode de gestion, d’où peut-être le silence d’une partie de nos compatriotes.

Si, effectivement, la faculté d’adaptation de l’être humain peut être un bienfait, car elle permet tout simplement de durer et de se projeter lorsque la situation devient difficile, elle est aussi un malheur, car elle nous fait accepter le fait que nous vivons avec un gouvernement coopté dont l’un des ministres a dit ne pas être assez intelligent pour protéger l’argent du contribuable et a été placé à un poste de souveraineté, un autre, chargé de la répartition de ce même argent pour renforcer la solidarité, a déclaré avoir effectivement reçu des bons pour des massages en thalassothérapie, un troisième qui dit pouvoir faire commerce avec les Djinns, un quatrième qui sévit depuis plus d’une décennie dans le secteur de l’Education alors que nous voyons le niveau fondre comme neige et un cinquième que l’on dit être le poulain de ceux qui cooptent pour être placé au poste suprême, alors que sa légitimité auprès de la population est vraiment une denrée fort rare, et j’en passe et j’en passe.

La mémoire sur ce point nous fait encore défaut, car il suffit de préciser que l’après-octobre 88 a vu la télévision algérienne occuper une place reluisante, en libérant simplement la parole et en donnant voix au chapitre aux Algériennes et Algériens. Bien que je ne sois mandaté par personne, je pense que les Algériennes et les Algériens refusent de participer à de fausses élections comme ils refusent de participer à des faux débats tant qu’il ne sera pas possible de :

- Traiter tous les aspects de la vie politique et notamment de la place et du rôle des services de sécurité.

- Voir le législatif reprendre sa place et faire le contraire de ce qu’il fait maintenant (ne pas parler d’état d’urgence, ne pas parler de la corruption, ne pas mettre sur place de vraie commission d’enquête, ne pas parler de la torture, faire comme si les chiffres donnés par l’exécutif sont réels et tout le comportement qui s’en suit).

- Voir la force du droit prendre la place du droit de la force.

Kaddour Chouicha [2], Quotidien d’Oran (07 Juillet 2008)

Notes

[1] Nord de l’Algérie

[2] Universitaire, enseignant à l’USTO (Algérie)

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